lundi 11 mai 2009

Soissons, 16 juin 1972.



20h. Fanny sort de la douche, enfile une jupe plissée verte, un petit chemisier blanc aux manches courtes en coton, se repoudre le nez. Son cœur palpite trop fort dans sa poitrine. Penser à prendre de longues inspirations, lentement….Voilà, la bête sauvage est de nouveau domptée. Rester calme. Brider ce bonheur qui exulte par tous les pores de sa peau.

« Oui, je peux me libérer le week-end prochain »

Il lui avait accordé le temps dont elle avait besoin. Dans deux heures, elle sera dans ses bras et ils tourneront l’un contre l’autre, lèvres scellées, se moquant des voyageurs qui les bousculeront peut-être.
Ne pas rater le train !
Où est le billet ? Sueurs.
Ouf ! Le voilà sur la table de nuit, pour lui permettre de le regarder jusqu’à ce que le sommeil l’emporte. Son destin est dans ce billet. Et le destin va enfin lui sourire, Fanny n’en doute pas une seconde. D’ailleurs il fait beau, d’ailleurs dans cinq jours c’est l’été. Leur saison. Celle qui a couvé leur amour naissant.
Quatre ans déjà !
Les cris et la fureur. La rue. Elle, aux côtés d’étudiants échevelés, lui, professeur si beau si « accessible » soudain. Combien d’heures l’avait-elle écouté ? Buvant ses paroles, partageant les gitanes maïs. Libération sexuelle, égalité, solidarité…..Elle lui avait tout offert, sans réfléchir. Sa virginité, ses rêves, l’innocence de sa jeunesse.
Ensuite….Que d’années teintées d’attente, de chuchotements, d’espoir, de silence et encore d’attente….

« Il est marié Fanny, marié » lui avait asséné sa meilleure amie
« Mais il m’aime Marie, c’est MOI qu’il aime ! »

En ce mois de juin 1972, leur amour va prendre un nouveau tournant. Quand les mots s’avèrent impuissants il faut exposer des arguments plus réels et celui que Fanny porte en elle est de taille à concurrencer tous les mots du monde !
C'est l'Argurment qui enfin le convaincra de quitter « l’autre », celle qui empêche leur amour de s’épanouir. Celle qui n’a jamais pu lui donner ce dont il rêve et que elle, Fanny va lui offrir, dans quelques heures….
Quatre mois qu’elle attend. Mars, avril, mai, juin…..Le bébé va bien, elle va bien, il l’aime, elle l’aime, trop de bonheur ! S’assoir, respirer…..
Quelques gouttes de parfum derrière l’oreille, dans le creux où il aime enfouir son nez, en lui murmurant des obscénités qui lui font naître des ondes fulgurantes au creux des reins.
Finies les chambres d’hôtels miteuses, les rendez-vous annulés à la dernière minute, les retrouvailles sur les aires d’autoroutes, les ébats dans la voiture. Basta !
Clé de contact. La 106 démarre. Boulevard Gambetta, mince une nausée, Avenue de Reims c’est passé, parking de la gare, compostage du billet, Respirer lentement. Ca y est l’autorail s’ébranle! Fanny s’enfonce confortablement dans son fauteuil, ferme les yeux et sourit
Enfin sure de son avenir…..
Le train va pénétrer dans le tunnel de Vierzy.
Le plafond du tunnel s’apprête à s’écrouler.
La catastrophe fera 108 victimes
Dont Fanny.

7 commentaires:

Myel a dit…

C'est terrifiant comme ce récit fait prendre la demesur de l'absurdité de certains atermoiements...Vivre, c'est toujours aujourd'hui ! Merci de me le rappeler.

Bluebird a dit…

Etonnante et inattendue, ta chute ! J'en suis meme un peu abasourdi.

L'oiseau

Nina a dit…

Palpitant, on devine qu'il va se passer quelquechose mais difficile de savoir quoi...

Rom a dit…

Bien plus terrible qu'un vase qui se brise...

Helianthine a dit…

Oui Myel, VIVONS aujourd'hui!

Tes ailes te porteront oiseau abasourdi :)

Merci Nina

eh oui Rom, il s'en passe des évènements à Soissons!

Fanny est un personnage inventé mais la catastrophe ce jour-là a bien eu lieu

Bérénice a dit…

Oh non !! Pas cette chute !

C'est donc ça la vie... des rencontres ratées... des destins croisés... des histoires inachevées ?

Hélas, je crois bien que oui !

Helianthine a dit…

Douce rêveuse Bérénice, moi aussi je suis partagée entre l'envie de rêver et une triste réalité